Historia

Les premiers Corinthians, le fair-play d'un autre temps

January 1923: The amateur football players of non-league team the London Corinthians in training at Crystal Palace
© Getty Images

Ce mercredi 12 septembre, les Corinthians se lanceront à la conquête d'un deuxième titre mondial. Pourtant, le glamour et l'esprit de compétition qui caractérisent la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA ne pourraient pas être plus éloignés des valeurs du club qui a donné son nom au géant de So Paulo.

Après avoir assisté à un match du Corinthian Football Club, une équipe anglaise en tournée au Brésil, cinq ouvriers du rail ont décidé de créer un club "du peuple, par le peuple et pour le peuple". De leur côté, les Anglais ont remporté les six matches qu'ils ont disputé en terre brésilienne. Pourtant, les résultats n'ont jamais été au centre des préoccupations des fondateurs de ce club atypique.  

Si ces Corinthians d'origine ont suscité un tel intérêt, ce n'est pas en raison de leurs exploits sur le terrain. Pour les dirigeants et les joueurs de l'époque, les valeurs de l'amateurisme, la correction et le fair-play comptaient bien davantage que la victoire. Aujourd'hui encore, il n'est pas rare d'entendre parler d'esprit corinthien en référence à l'esprit sportif. Curieusement, le club qui a si bien incarné ces valeurs n'a pas résisté au passage du temps, au point d'être désormais injustement méconnu.   

Pratiques étonnantes
Les principes de ces premiers Corinthians étaient si affirmés que certaines pratiques peuvent nous paraître incongrues. En cas de blessure ou de sortie d'un adversaire, les Anglais retiraient un de leurs propres joueurs du terrain, afin de maintenir l'équilibre entre les deux équipes. Convaincus que personne ne pourrait chercher à obtenir un avantage déloyal en s'en prenant à un attaquant, ils refusaient obstinément de tirer les penalties. En cas de sanction, ils rendaient tout simplement le ballon au gardien. Pour eux, les penalties étaient fondamentalement "incorrects".

Partisans d'un strict code moral, les joueurs ne se seraient évidemment jamais permis de contester les décisions de l'arbitre. Dans son autobiographie, l'un des fondateurs du club, NL Pa Jackson, écrivait qu'un footballeur devait être un homme capable de "maîtriser sa colère, faire preuve de courtoisie envers son prochain, qui se refuse à profiter d'un avantage indu, considère comme un déshonneur le simple soupçon de malhonnêteté mais reste imperturbable en cas de déconvenue".  

Le mépris de Jackson pour la tricherie et le manque de retenue n'avait d'égal que son opposition au professionnalisme. Sous son impulsion, les Corinthians ont refusé de rejoindre le championnat anglais ou de prendre part à la FA Cup. Ce n'est qu'en 1923, plus de 40 ans après sa création, que le club a accepté de "transiger avec ses règles habituelles pour participer à une compétition dont la charité n'est pas le principal objet".

Si les Corinthians avaient disputé l'une ou l'autre de ces compétitions, sans doute auraient-ils rapidement étoffé leur palmarès. Leur large succès 8:1 sur les Blackburn Rovers, peu après le triomphe du club du Lancashire en finale de la FA Cup 1884, semble confirmer cette théorie. En 1903, Bury avait écrasé Derby County (6:0) en finale de la doyenne des compétitions, ce qui ne l'avait pas empêché de subir la loi des Corinthians (10:3). Les défenseurs de l'éthique ont signé leur premier grand succès en 1900, en dominant le champion d'Angleterre en titre Aston Villa à l'occasion d'un match de bienfaisance, le Sheriff of London Shield. Quatre ans plus tard, ils infligeaient à Manchester United sa plus lourde défaite de tous les temps (11:3).   

Inspiration internationaleLes Corinthians avaient beau placer le fair-play au-dessus des résultats, la victoire était souvent au rendez-vous. En effet, cette capacité à associer ces deux préoccupations essentielles était à l'origine de la création du club, en 1882. Alors secrétaire adjoint de la Football Association, Jackson s'était ému des résultats de l'équipe d'Angleterre, ce qui l'avait conduit à monter sa propre équipe.

"Les Corinthians ont vu le jour parce que Jackson et certains de ses contemporains n'étaient pas satisfaits des performances de l'Angleterre face à l'Écosse, au cours des dix années qui ont suivi le premier match international, en 1872", explique l'historien Dil Porter, de l'université de De Montford, dans un documentaire de la BBC. "Les Écossais dominaient largement ces rencontres. D'après Jackson, c'était dû au fait que l'Écosse s'appuyait largement sur un club amateur, Queens Park. Il pensait que si l'on pouvait rassembler les meilleurs footballeurs amateurs dans une même équipe et qu'on leur donnait l'occasion de jouer plus souvent, comme cela se faisait à Queens Park, ils seraient en mesure de tenir tête à l'Écosse."

L'Angleterre a effectivement tiré les bénéfices de cette approche. Par la suite, plus de 100 joueurs des Corinthians ont été sélectionnés en équipe nationale. Lors d'un déplacement au Pays de Galles en 1894, l'effectif des *Three Lions *était composé exclusivement de membres du club londonien. Ce jour-là, l'Angleterre s'est imposée 5:1. Les liens entre les Corinthians et l'équipe nationale ont perduré jusqu'en 1937. Bernard Joy est le dernier amateur à avoir été appelé en équipe d'Angleterre.

Moins de deux ans plus tard, les Corinthians ont fusionné avec les Casuals pour former le Corinthian-Casuals Football Club. Cette nouvelle entité a rapidement entamé une descente vers les profondeurs de la hiérarchie anglaise. Les Corinthian-Casuals évoluent désormais en Isthmian League, un petit championnat régional qui rassemble des équipes de Londres et du sud-est de l'Angleterre. Le club est toujours amateur mais ses pratiques les plus marquantes, comme le fait de rater délibérément les penalties ou d'exclure ses propres joueurs, ont aujourd'hui totalement disparu.

Les principes ne sont donc plus tout à fait les mêmes. En outre, le club n'aura sans doute pas l'occasion de disputer de grands titres internationaux à son homonyme brésilien dans un avenir proche. Pourtant, malgré le poids des ans, les Corinthians incarnent toujours des valeurs auxquelles beaucoup d'amateurs de football restent fondamentalement attachés.

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