Quatre ans après son centenaire, la Fédération uruguayenne de football a vécu un nouvel événement très particulier : le 75ème anniversaire de la première Coupe du Monde de la FIFA de l'histoire, disputée chez elle au milieu de l'année 1930. En finale, les Charrúas l'avaient emporté 4:2 face à l'Argentine.

Alors que les préparatifs autour de la manifestation se dessinaient à Montevideo, de l'autre côté du Río de la Plata, le seul survivant de cette finale rumine encore sa défaite. Malgré ses 95 ans, l'Argentin Francisco Varallo se souvient encore de ce match comme si c'était hier. Avec un premier parfum, celui de la déception. "Je n'ai jamais pu avaler la pilule. Nous gagnions deux à un, nous étions meilleurs... J'ai encore du mal à croire que nous ayons pu perdre ce match", assure Don Pancho à FIFA.com lors d'une interview exclusive.

Varallo est né le 2 février 1910 à Los Hornos, un quartier de La Plata, capitale de la province de Buenos Aires. Sa carrière footballistique commence au 12 de Octubre, un club de quartier, avant de s'orienter vers Gimnasia y Esgrima de La Plata, où il atteint rapidement la Première Division.

Varallo ajoute quelques détails qui donnent vie à l'histoire. "Ce que peu de gens savent, c'est qu'à 18 ans, je suis allé faire un essai à Estudiantes, le grand rival de Gimnasia... J'ai mis onze buts en trois matches et ils m'ont pris, mais comme les dirigeants du 12 de Octubre étaient tous des Triperos (supporters de Gimnasia), ils ne m'ont pas laissé partir à l'ennemi. Très vite, j'ai fait un essai au Lobo (surnom de Gimnasia). On m'a mis en troisième équipe. Pour notre premier match, nous avons gagné 9:0 et j'ai marqué les neuf buts. Une semaine plus tard, j'étais en première."

Pancho a joué un rôle essentiel dans le titre amateur décroché par Gimnasia en 1929. Sa puissance, sa vitesse d'exécution et son grand charisme l'ont vite propulsé en équipe nationale. L'année suivante, il était dans le Centenario de Montevideo pour y jouer la finale de la Coupe du Monde de la FIFA contre 80 000 Uruguayens…

"Moi, j'étais un gamin de 20 ans, j'avais l'avenir devant moi. Jusque là, je n'avais marqué qu'un seul but, contre le Mexique au premier tour, le jour où je me suis blessé. Je n'ai pas joué la demi-finale et j'étais incertain pour la finale. Mais j'ai fait un essai le matin même et comme je me sentais bien, on a décidé que je jouerais. A l'époque, il n'y avait pas de changements, cela impliquait donc un gros risque, nous le savions tous. Mais c'était ça ou je manquais le match décisif", raconte Varallo.
 
"Qu'est-ce que j'ai pu pleurer ce jour-là !"
Don Francisco s'arrête un instant, il réfléchit quelques secondes et reprend son récit. "Ce match avait été très rude. Au début, nous étions menés au score, mais nous jouions mieux et nous sommes passés devant grâce à des buts de Carlos Peucelle et de Guillermo Stábile. Il me semblait que c'était bon, que le titre ne pouvait pas nous échapper... Mais nous n'avons pas tenu en seconde période. J'ai à nouveau ressenti ma blessure après avoir frappé sur la transversale. Si j'avais marqué, le match aurait été bouclé. Après, j'ai dû quitter le terrain. Je ne pouvais pas marcher ! A ce moment-là, ils ont commencé à y aller de plus en plus fort. Et nous, malgré tout le respect que je dois à mes coéquipiers, nous avons manqué de courage. Ils ont fini par inverser la vapeur en gagnant 4:2... Qu'est-ce que j'ai pu pleurer ce jour-là ! Je m'en souviens encore, j'étais tellement en colère...."

L'année suivante, Varallo passe à Boca Juniors, où il signe son premier contrat professionnel. Il y deviendra une véritable idole en inscrivant 181 buts en 210 matches, qui font de lui, aujourd'hui encore, le meilleur buteur de l'histoire du club.

Parallèlement, il poursuit sa carrière internationale, remportant notamment le Championnat d'Amérique du Sud disputé en 1937 à Buenos Aires, au terme d'un dramatique match d'appui face au Brésil. Et c'est justement sous les couleurs albicelestes que Varallo sent la fin de sa carrière approcher. Un joueur chilien lui donne un mauvais coup au genou gauche et la blessure s'aggrave lorsque l'attaquant est touché au même endroit au cours de la compétition continentale. Le joueur décide de ne pas se faire opérer. Il passe des semaines au lit et ne se lève que le dimanche pour jouer les matches. En 1938, il ne joue qu'une fois, en 1939 un peu plus, mais en 1940, il décide de prendre sa retraite sportive à l'âge de 30 ans.

Varallo clôture sa narration avec tellement d'ardeur que ses mots en deviennent des images. "Quand je regarde derrière moi, toute ma carrière, je pense que je n'ai pas connu de moment aussi amer que cette finale. Encore aujourd'hui, je me demande comment nous avons laissé échapper ce match. Et je suis convaincu que si j'avais pu continuer à jouer, nous n'aurions pas perdu. Mais la rage n'a jamais engendré la moindre rancoeur envers le peuple uruguayen. Je vais vous dire, pour les dernières éliminatoires, quand l'Uruguay a affronté l'Argentine lors de la dernière journée, je voulais qu'il se qualifie pour la Coupe du Monde. Au final, ils nous ont largement battus et se sont sauvés. C'est formidable qu'ils fêtent ça, mais attention, qu'ils ne s'attendent pas à ce que je suive quoi que ce soit à la télévision..."