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17 avril 1971 : Il était une fois les Bleues

Taking off: the newly-formed French women’s national team prepare to depart for the unofficial 1971 World Cup held in Mexico.
© FIFA.com

Ce 17 avril 2021 marque le cinquantième anniversaire de ce qui est considéré comme le premier match féminin officiel, une rencontre amicale remportée 4-0 par la France face aux Pays-Bas. Une page d’histoire a été écrite ce jour-là, mais il aura fallu des années aux joueuses pour qu’elles réalisent leur rôle de pionnières.

"Cette époque, c’était un rêve. Le paradis", souriait Marie-Louise Butzig, qui a coulé une douce retraite dans les Ardennes avant de s'éteindre en 2017. Il y a 50 ans, elle gardait les buts des Tricolores au cours du premier match officiel au cours du premier match officiel du football féminin, face aux Pays-Bas à Hazebrouck, petite ville du nord de la France. Si elles n’en avaient pas conscience en ce 17 avril 1971, Butzig et ses coéquipières (Régine Pourveux, Marie-Bernadette Thomas, Nicole Mangas, Colette Guyard, Betty Goret, Marie-Christine Tschopp, Jocelyne Ratignier, Michèle Monier, Jocelyne Henry, Claudine Dié, Maryse Lesieur, Nadine Juillard, Marie-Claire Harant et Ghislaine Royer) peuvent se considérer comme les pionnières du football international féminin.

Un peu plus d’un an auparavant, le Conseil fédéral de la Fédération Française de Football (FFF) avait officiellement reconnu le football féminin lors d’une réunion le 29 mars 1970. Une première étape concrétisant le chemin parcouru depuis l’époque, pas si lointaine, où il était encore écrit en février 1965 dans le magazine France Football : "Toute tentative organisée ne peut être semble-t-il que vouée à l’échec. Encore une fois, le football ne s’adresse, à notre sens, qu’à la gent masculine."

L’apparition de clubs féminins un peu partout en France, notamment en Alsace, avait pourtant contraint les dirigeants à accepter l’idée de voir des filles pratiquer le beau jeu. Schwindratzheim fut l’un des premiers clubs féminins fondé dès le milieu des années 1960, et à la fin de la saison 1970/71, la France comptait 2 170 femmes parmi ses 758 559 licenciés. Malgré leur nouveau statut "officiel", elles étaient cependant la cible de beaucoup d’hostilité. "À l’époque, on entendait beaucoup de remarques désagréables", se souvenait Marie-Louise Butzig. "À mon travail, certains disaient que je ferais mieux d’aller repriser les chaussettes plutôt que d’aller jouer au football. Les choses ont ensuite un peu évolué. J’ai même vu un match de foot féminin attirer 1 100 spectateurs à Vrigne-aux-Bois, alors que les garçons n’évoluaient jamais devant plus de 150 personnes."

Remplaçante lors de cette première rencontre officielle, Ghislaine Royer-Souef se rappelle elle aussi des remarques désobligeantes qu’il lui a fallu ignorer à l’époque. "Au début, j’accompagnais mes deux grands frères quand ils partaient jouer au football sur le terrain à côté de chez nous", racontait-elle en 2011 à FIFA.com. "Je ramassais les ballons. Et puis j’ai finalement commencé à jouer. À cette époque, c’était compliqué de jouer au football quand on était une fille. On entendait plein de quolibets. Alors on faisait preuve d’intelligence en laissant dire. Nous assouvissions notre passion et c’était bien le plus important."

Une reconnaissance tardive

L’équipe nationale française avait, en fait, déjà disputé plusieurs matches amicaux avant cette rencontre face aux Pays-Bas, dont un duel contre l’Angleterre en 1969 et deux confrontations avec l’Italie en 1969 et 1970. C’est cependant le match d’avril 1971 que la FFF a finalement décidé d’accepter - une fois le match disputé - comme étant le premier match officiel féminin international.

Pourtant, il aura fallu attendre le début de ce siècle et des recherches menées par la FIFA pour créer le Classement mondial féminin FIFA/Coca-Cola pour que cette rencontre soit officiellement désignée comme le premier match international féminin de l’histoire. Pour l’anecdote, le deuxième a été disputé entre l’Ecosse et l’Angleterre en 1972, à proximité de Glasgow, pratiquement cent ans jour pour jour après que ces deux pays ont disputé le tout premier match international masculin officiel en 1872. Il n’est donc pas surprenant que les Françaises qui se sont rendues en car à Hazebrouck en 1971 n’avaient aucune idée de l’importance historique de ce rendez-vous.

Postière retraitée dans la Marne, Colette Guyard se souvient. "J’avais à peine 18 ans. L’ambiance dans le car était toujours très conviviale. On chantait des chansons un peu paillardes, on jouait à la belote, on se racontait des histoires et au retour, le bus s’arrêtait dans la ferme de mes parents et toutes les filles descendaient pour manger. C’était la fête."

De ce match face aux Pays-Bas disputé dans le froid et devant 1 500 spectateurs - et qui n’a laissé que très peu de traces dans les médias de l’époque -, elle se souvient de la large victoire de la France (4-0), en maillot blanc, et du triplé de Jocelyne Ratignier, joueuse de Flacé-Macon, avec un quatrième but inscrit par Marie-Claire Harant en fin de match. "Nous n’étions pas très physiques et nos petits gabarits étaient souvent un handicap", se souvient-elle. "Heureusement nous compensions avec la technique."

Après le match, leur sélectionneur Pierre Geoffroy avait réservé une surprise aux Bleues : il leur a annoncé que cette victoire les qualifiait pour la coupe du monde féminine officieuse, disputée au Mexique, où la France décrocherait au final la cinquième place. "Il ne nous avait rien dit avant !", assure Guyard. "Le retour en car fut un peu mouvementé. Nous avons fêté ça. Nous étions toutes un peu ‘pompettes’."

Fierté nationale

Les joueuses de l’époque gardent également le souvenir d’avoir eu l’occasion de chanter l’hymne national. "Dès les premières notes de la Marseillaise, les larmes viennent", confessait Butzig. "C’est le plus haut niveau et c’est un honneur de représenter son pays. C’est un privilège dont il faut avoir conscience et profiter. On ne s’en aperçoit pas toujours tout de suite, mais c’est une grande chance de pouvoir vivre tout ça. Un match international, c’est au-dessus de tout."

Sur le banc de la France, Pierre Geoffroy a marqué l’histoire du football féminin français. Journaliste au quotidien L’Union, il était également correspondant pour L’Équipe et France Football, ce qui lui donnait l’occasion de faire la promotion du football féminin. Épaulé par son adjoint Louis Petitot, Pierre Geoffroy fut le moteur de la renaissance du football féminin en France. Par une petite annonce, il recruta suffisamment de filles pour monter une équipe sous les couleurs du Stade de Reims. "Il mériterait une statue", lâchait sans hésiter Marie-Louise Butzig. "C’est lui qui a fait revivre le foot féminin en France. C’était un très, très grand monsieur et j’en garderai un souvenir éternel."

Michèle Wolf était la grande dame des années 1970 : internationale française (35 sélections), elle a été privée de ce match face aux Pays-Bas et de la compétition mexicaine car le patron de l’épicerie où elle était vendeuse n’avait pas voulu la libérer. Elle se souvient de Geoffroy avec tendresse... et épuisement. "Monsieur Geoffroy a su mener sa barque, et elle n’a jamais pris l’eau", explique-t-elle. "Il savait trouver les bons mots. Sur le terrain, il nous faisait travailler en fonction de nos qualités. Il nous faisait vraiment travailler, nous faisait grimper des sablières. Nous étions complètement exténuées quand nous rentrions."

Précurseur

Avec le Stade de Reims qui formait alors l’essentiel de l’équipe de France, Geoffroy portera le football féminin à travers le monde. "Toutes nos vacances étaient consacrées au foot", rappelle Ghislaine Royer-Souef, que le destin a poussé bien au-delà des ballons échangés avec ses frères. "Ce sport nous a offert une incroyable ouverture sur le monde. En 1971, nous avons joué au stade Aztèque de Mexico devant 60 000 personnes. Nous sommes aussi parties en tournée à Taiwan (1978), aux États-Unis et au Canada (1970), aux Antilles (1974) et même en Indonésie (1984). D’ailleurs, les Américaines ont découvert le football grâce à nous, quand nous avons effectué une tournée là-bas avec le Stade de Reims et l’AS Rome."

À cette époque, il n’était pas toujours évident de consacrer beaucoup de temps au football, pratique loin d’être ancrée dans les mœurs pour les femmes. "Pour la tournée du mois d’août, j’avais pris tous mes congés", racontait Marie-Louise Butzig. "Quand il a fallu repartir en septembre et octobre, je suis allée voir mon patron pour lui demander un congé sans solde. Je ne voulais pas perdre mon travail. Il a été très bien et m’a dit de partir sans souci, que mon travail m’attendrait à mon retour."

Cinquante ans plus tard, même s’il reste beaucoup à faire, la situation des filles a grandement évoluée. L’équipe de France est devenue une nation de haut niveau. Petit à petit, le combat de nombreuses femmes, mais aussi d’hommes, a conduit les Bleues vers les hautes sphères du football féminin.

Les "pionnières", elles, sont restées passionnées et continuent de vibrer pour le ballon rond. "À chaque fois qu’un match féminin est diffusé, je regarde", confiait Marie-Louise Butzig. "D’un point de vue général, cela a bien progressé. Les filles peuvent maintenant s’entraîner davantage et commencent heureusement à toucher un peu d’argent. Il faudrait maintenant qu’elles soient un peu plus mises en avant par les médias et qu’elles aient plus de reconnaissance. Le football féminin est un peu plus esthétique. Et puis les filles font moins de cinéma. Quand elles sont par terre, c’est qu’elles sont vraiment blessées !"

Parfois présente dans les tribunes du stade Auguste Delaune à Reims pour y voir l’équipe masculine, Ghislaine Royer-Souef n’a pas non plus perdu la fibre footballistique. "J’ai toujours aimé ce sport et je continue bien sûr à suivre l’actualité du foot. Avec les filles de cette époque, on continue de correspondre. On se revoit parfois et on repart vite dans les ‘tu te souviens de ce match…’"

Pourtant, cinq décennies après la victoire historique face aux Néerlandaises, Royer-Souef rejette avec modestie le rôle de symbole qu’elle a joué avec ses coéquipières pour les femmes qui leur ont succédé. "Nous n’avons pas vraiment été des pionnières", martèle-t-elle. "Nous avons simplement posé les fondations. Et les étages se sont ensuite construits les uns après les autres."

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