Journée internationale des droits des femmes

Une émission de radio qui ouvre les portes

Laura Corriale, Ayelen Pujo, Karina Vazquez and Elsa Silvestre broadcast football at Radio del Plata in Argentina
© Others
  • Une équipe de femmes assure la retransmission de la Première Division argentine à la radio
  • L’une d'elles faisait partie des pionnières du genre, il y a 25 ans
  • FIFA.com s’est entretenu avec les protagonistes d’un produit qui invite à rêver

Quand Fabiana Segovia a pris le poste de directrice de Radio Del Plata en novembre 2020, l’un de ses gros dossiers concernait la couverture des matches de football masculin sur l’une des stations emblématiques de la bande de fréquences nationale argentine. "Je suis footballeuse depuis toute petite et j’ai joué jusqu’à ce que je devienne productrice radio", raconte Fabiana qui, à 51 ans, affiche plus de 20 ans d’expérience dans le métier. "J’avais la sensation que Del Plata devait, au moins, couvrir les campagnes de River Plate et Boca Juniors, mais je voulais que l’on se démarque de l’offre existante."

La lumière est née d’un échange avec Hernán Avella, un opérateur avec lequel elle travaille depuis longtemps. "Et pourquoi tu n’essaies pas avec des femmes ?", lui suggère-t-il, donnant naissance à une discussion en forme de révélation. "Je me suis rendue compte que c’est moi qui avais le pouvoir de décision ! Je n’y étais pas encore habituée. J’en ai parlé à Antonio Fernández Llorente, qui m’accompagne à la direction, et lui aussi a aimé l’idée. C’est ainsi qu’est né le projet de former une équipe de femmes pour retransmettre les matches de River et Boca."

Une voix qui compte

C’est alors que s’est dressé un nouveau défi. "Des femmes qui connaissent le football, il y en a beaucoup, mais des femmes qui le commentent, pas tant que ça. Les candidates étaient jeunes et n’avaient pas encore la voix mûre. Jusqu’à ce que je tombe sur Laura Corriale, voix officielle du stade d’Huracán. C’était exactement ce que je recherchais."

Âgée de 30 ans, Corriale est elle aussi footballeuse. À l’âge de 21 ans, elle officiait déjà au micro, sachant qu’elle a toujours été liée à la couverture médiatique d’Huracán, dont elle a été l’attachée de presse. En 2016, elle est devenue la voix officielle du stade, ce qui a fait d’elle la deuxième femme à occuper ce poste dans un club de Première Division argentine.

"J’ai suivi une formation aux commentaires sportifs en 2013 mais je n’avais commenté en direct qu’en 2018, pendant la Coupe du Monde, dans le cadre d’un projet d’une radio locale destiné à mettre les femmes en avant. C’est pour ça que j’ai hésité à accepter. Mais Fabiana ne m’a pas laissé le temps de gamberger et aujourd'hui, je suis très heureuse."

Segovia a également contacté Elsa Silvestre, qui avait participé à la toute première retransmission de match assurée par des femmes, il y a 25 ans. Cette longue epxérience lui permet de tenir aujourd'hui le rôle d’animatrice de l’émission. Malgré un profil moins axé autour du ballon rond, Silvestre a connu ses premières expériences professionnelles dans le cadre du football, que ce soit à la radio, avec des micros-trottoirs d’ambiance pendant la Coupe du Monde de la FIFA 1978™, ou à la télévision.

"Nous étions sept et nous n’étions diffusées que sur une station locale et une station nationale, qui avaient de toutes petites audiences", raconte-t-elle à FIFA.com. "Nous avons été à l’antenne entre 1996 et 1997, mais ça n’a pas marché par manque de soutien. Je n’ai plus fait de foot jusqu’à aujourd’hui, où il me semble important de soutenir ce projet."

Ayelen Pujol broadcasts football at Radio del Plata in Argentina
© Others

Pour le rôle de consultante, Segovia s’est vue recommander Ayelén Pujol, journaliste sportif et écrivaine. Elle a notamment signé Qué jugadora et Barriletas cósmicas, deux ouvrages qui retracent l’histoire du football féminin en Argentine. Âgée de 38 ans, Pujol a pratiqué le football, mais a arrêté durant son adolescence. "J’étais bloquée par ce qui se disait au sujet des femmes qui jouaient", reconnaît-elle au micro de FIFA.com. "Ces préjugés ont évolué et j’ai canalisé cette angoisse en faisant des études sur un thème en lien avec le football. Avec le féminisme, j’ai appris à analyser les questions liées au genre. J’ai donc laissé de côté certaines craintes, liées à mon manque d’expérience, et j’ai accepté l’offre. Je me suis dit que c’était extrêmement important d’avoir ce genre d’opportunités en tant que femmes."

Pour prêter main forte à l’antenne depuis les studios, Segovia a pensé à Karina Vázquez, première femme à avoir été la voix officielle d’un stade en Argentine, celui d’Argentinos Juniors. "Avant d’étudier l’expression orale, je n’avais jamais eu affaire avec le milieu du football. Mon premier contact avec le club s’est fait dans le cadre d’une action sociale", confie cette animatrice de 49 ans à FIFA.com. "En 2016, on m’a proposé d’être la voix du stade, ce qui était inédit à l’époque. Ce projet de Fabiana m’a plu à tous les niveaux : j’ai adoré le fait qu’une station historique mise sur une femme et que cette femme ait le courage de faire commenter le football masculin par d’autres femmes."

Le casting est complété par Delfina Corti, journaliste qui revient sur l’actualité du football féminin pendant l’avant-match, à la mi-temps et durant l’après-match.

Karina Vázquez broadcasts football at Radio Del Plata in Argentina
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Un produit en construction

Malgré les attitudes machistes qu’elles ont pu subir au fil de leurs carrières respectives, ces femmes de radio ont pris une décision capitale lors de leur première réunion. "Nous ne voulions pas d’une émission aux accents féministes. Nous voulons que l’on nous écoute parce qu’on est compétentes et non pas parce qu’on est des femmes", affirme Segovia.

Et Corriale d’ajouter. "Nous n’insistons jamais sur le fait que nous sommes la seule émission 100 % féminine. En revanche, nous abordons, à notre manière, des thèmes liés à la cause des femmes. Par exemple, si un joueur est concerné par une affaire de violence à caractère sexiste et qu’il joue bien, nous en parlons, mais nous communiquons aussi le numéro national à utiliser pour les dépôts de plaintes. Nous ne pouvons pas laisser passer ça."

L’équipe s’est jetée dans le grand bain en décembre dernier. "Chacune a son propre regard sur le football, sa propre voix. Le défi consiste à les accorder. Les premiers essais nous ont servi de point de départ, mais le produit reste en phase de construction", explique Segovia.

À ce jour, les retours sont positifs. "Pendant la retransmission, les femmes sont très nombreuses à adhérer au principe, surtout sur les réseaux sociaux. Au téléphone, ce sont surtout des hommes. Certains demandent un peu plus de rythme, mais dans l’ensemble, ce sont des messages d’encouragement", raconte Silvestre.

Elsa Silvestre broadcasts football at Radio del Plata in Argentina
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Entre présent et avenir

À ce jour, le seul match de football féminin traité par l’équipe a été la finale de la première édition du championnat professionnel, qui opposait River et Boca. Le résultat a été très encourageant. "Nous avons reçu des messages d’Espagne, des Pays-Bas, de France… De la folie ! Cette expérience a été enrichissante et nous réfléchissons à la façon d’élargir l’équipe. Aujourd’hui, nous n’avons pas de deuxième commentatrice, nous devrions la former, car il n’y a pas beaucoup de profils dans ce créneau", explique Segovia.

Ce maigre vivier vient rappeler que toutes ces femmes ont dû composer avec l’absence de référentes féminines à la radio. Elles sont donc conscientes du rôle qui leur incombe aujourd’hui. "Je me dis que certaines filles voudront peut-être commenter pour se rapprocher de ce que je fais et que d’autres voudront le faire pour adopter un style radicalement différent", juge Corriale. Même son de cloche chez Pujol : "Cela me paraît extrêmement positif que les jeunes puissent voir et entendre des femmes parler de football. Qu’elles puissent se dire : 'Si je veux, je peux le faire'. C’est important d’avoir des références".

"Ce projet va agir comme un amplificateur et nous ouvrons une porte", conclut Vázquez. "Notre objectif, pour les générations futures, c’est qu’elles réussissent parce qu’elles sont compétentes, et non pas parce que ce sont des femmes."

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