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14 juin - 15 juillet

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Ghiggia : "Ma vie pour voir l'Uruguay couronné"

  • ​FIFA.com a rencontré Alcides Ghiggia quelques semaines avant son décès
  • L'Uruguayen est  revenu sur le fameux succès de son pays au Maracanã, en 1950, face à l'hôte brésilien
  • Il raconte également combien il a reçu d'affection suite à cet exploit auquel il a grandement contribué

"Seules trois personnes ont réussi à faire taire le Maracana, Frank Sinatra, le pape et moi." L’auteur de ces paroles, Alcides Ghiggia, s’est confié au micro de FIFA.com, en marge du Tirage au Sort de la Coupe du Monde de la FIFA, Brésil 2014. Il allait avoir 88 ans,  âge auquel il décédera quelques semaines plus tard, et était alors de retour dans un pays qu’il avait donc réduit au silence des années auparavant.

Au cœur de cet entretien : son but qui a permis à l’Uruguay de remporter la Coupe du Monde, sa désolation vis-à-vis des fans brésiliens, l’affection qu’il a reçue suite à cet exploit et son amour pour le ballon rond.    

Alcides Ghiggia, s*eriez-vous d'accord pour dire que ce match décisif de 1950 a été le plus grand exploit de tous les temps ?
*
Ce fut un exploit car jamais, dans l'histoire de la Coupe du Monde, le pays hôte n'avait perdu une finale. Ce fut la première fois. En plus, j'ai eu la chance de marquer un but. J'ai coutume de dire que seules trois personnes ont réussi à réduire le Maracanã au silence : le pape, Frank Sinatra et moi. Le stade est devenu muet. On aurait entendu une mouche voler.

Soixante-quatre ans se sont écoulés depuis, mais vous parlez de votre but comme si vous l'aviez marqué le 16 juillet dernier…
Oui. Le gardien Barbosa pensait que j'allais faire la même action que sur le premier but, c'est-à-dire une passe en retrait. Il a donc un peu ouvert l'angle. J'avais une fraction de seconde pour me décider. J'ai frappé et le ballon est passé entre le gardien et le poteau. Je me souviens avoir pensé à ce moment-là à ma famille, à mes amis. Il y avait aussi les félicitations de mes coéquipiers… J'étais très heureux de donner autant de bonheur à mon pays, mais aussi touché de faire autant de peine au Brésil.

Comment les gens ont-ils vécu le résultat final dans les tribunes ?
Ils pleuraient. On était heureux d'avoir gagné mais dès que nous regardions vers les tribunes, ça nous rendait tristes ! Les gens pleuraient de désespoir. Mais le football est ainsi fait : il faut un gagnant et un perdant. Le Brésil n'imaginait pas pouvoir perdre ce match. Les titres des journaux avaient été écrits avant la rencontre : "Le Brésil champion du monde". On avait juste laissé la place pour mettre le résultat. Mais tout est allé de travers (sourire).

Il existe beaucoup de mythes au sujet de ce match. L'un d'entre eux concerne le capitaine, Obdulio Varela, qui aurait motivé ses coéquipiers en disant que "ceux qui ne sont pas sur le terrain sont des piquets". En a-t-il réellement été ainsi ?
Cela vient de ce qui s'était passé le samedi soir, la veille du match. Trois dirigeants uruguayens avaient parlé à Obdulio, Roque Máspoli et Schubert Gambetta, trois des joueurs les plus expérimentés et les plus âgés de notre équipe, pour leur dire que l'important était de faire bonne figure sur le terrain, de ne pas faire de problèmes, et que si nous prenions trois ou quatre buts, nous pourrions être fiers de nous. Dans le couloir qui menait à la pelouse, Obdulio s'est arrêté et nous a tout raconté. C'est à ce moment-là qu'il a utilisé cette phrase.

Une autre histoire raconte que certains joueurs, après le match, ont bu avec des supporters brésiliens qui voulaient oublier leur tristesse. Est-ce vrai ?
Pour Obdulio, oui. Il est allé boire une bière dans un bar au coin de l'hôtel. Des Brésiliens l'ont reconnu. Ils l'ont serré dans leurs bras et tout le monde pleurait. C'est lui qui nous a raconté cet épisode. Il a conclu en disant : "Mais attention, je n'ai rien payé, hein !" (rires)

Quelle importance avait Obdulio Varela dans cette équipe ?
C'était un capitaine très sérieux. Les plus jeunes de l'équipe ne le tutoyaient pas. Nous disions "Monsieur Obdulio". Sur la pelouse, il était joueur et entraîneur. Il dirigeait l'équipe. Il était très aimable et considérait ses coéquipiers comme des amis.

*Le 20 novembre 2013, avant le dernier match des qualifications contre la Jordanie, on vous a rendu hommage à l'Estadio Centenario. Est-ce qu'une certaine justice vous a été faite ?
*
Absolument. Dans mon pays, l'écho de ce qui s'est passé en 1950 a peu à peu diminué au bout d'un ou deux ans. Maintenant, il ne reste que les souvenirs des gens. Les jeunes qui n'ont pas vécu cette époque connaissent cette histoire par l'intermédiaire d'un père ou d'un oncle. C'est une incitation à aller de l'avant, car on ne peut pas vivre de souvenirs. Cet hommage a été magnifique et très émouvant, car mon but a été projeté sur écran géant et les spectateurs ont pu le fêter. C'est la première fois qu'on fait quelque chose comme ça en Uruguay. J'ai voyagé dans le monde entier et je peux dire qu'on m'y reconnaît plus souvent que dans mon propre pays. Mais ça reste une grande joie.

Cela faisait-il longtemps que vous n'aviez plus vu votre but ?
À la maison, j'ai trois CD du but, avec la voix de chacun des trois commentateurs uruguayens présents dans le stade. Mais ma femme ne veut plus que je les écoute, car ça me rend trop émotif. Je lui réponds toujours : "Que veux-tu ? Avant, j'étais jeune. J'ai gagné une Coupe du Monde et j'ai marqué un but phénoménal." Plus les années passent et plus les émotions sont fortes. Il y a des fois où ça me rend presque triste. J'en ai les larmes aux yeux.

Quels souvenirs les gens ont-ils du footballeur Ghiggia ?
Des souvenirs nombreux et très variés. Certains se souviennent de moi comme d'un héros et disent que je suis le Maître. J'ai eu la chance de jouer au football et de marquer un but en finale de Coupe du Monde. Rien de plus. Je ne viens pas d'un autre monde. Mais c'est comme ça. Les gens m'apprécient, m'embrassent… C'est agréable. C'est une belle émotion.

Qu'a représenté le ballon dans votre vie ?
Un coup de foudre. Comme une fille que vous voyez une fois et que vous décidez d'épouser. Il faut bien la connaître et bien la traiter. À partir de là, ce ne sera que du plaisir. Voilà ce qu'a été le football pour moi.

À quelques mois du coup d'envoi de la Coupe du Monde de la FIFA au Brésil, aimeriez-vous avoir de nouveau 20 ans pour pouvoir jouer ?
J'aimerais surtout qu'il y ait une nouvelle finale entre le Brésil et l'Uruguay, pour pouvoir la regarder comme supporter de l'Uruguay cette fois. J'ai déjà été protagoniste. Aujourd'hui, j'aimerais simplement être supporter. On ne sait pas ce qui peut se passer. Il faudra voir ce qui arrive.

Que donneriez-vous pour voir la Celeste devenir à nouveau championne du monde dans le stade même où vous été sacré, il y a 64 ans ?
Ce que je donnerais ? Je ne sais pas. Je donnerais tout, même ma vie, pour voir l'Uruguay champion du monde.

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