Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™

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14 juin - 15 juillet

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Prosinecki : "J’aurais pu gagner la Coupe du Monde"

Red Star Belgrade's Serbian coach Robert PROSINECKI
© AFP

Robert Prosinecki n’avait pas son pareil pour surprendre. Demandez à Arthur Numan, défenseur des Pays-Bas, complètement médusé sur une action du meneur de jeu croate lors du match pour la troisième place de la Coupe du Monde de la FIFA, France 1998, conclue par un but sublime. Tout aussi surprenant, Prosinecki a réussi à jouer au Real Madrid et au FC Barcelone sans y décrocher de titre de champion, mais à soulever la Coupe d’Europe des Clubs Champions avec l’Etoile Rouge de Belgrade.

Mais le plus étonné par la carrière du chef d’orchestre croate est peut-être son premier entraîneur au Dinamo Zagreb, Miroslav Blazevic, qui ne l’avait pas retenu en jugeant à l’époque que "si ce garçon devient joueur professionnel, alors je mangerai mon diplôme d’entraîneur." Depuis, le génial  blond a notamment joué et marqué en Coupe du Monde avec deux sélections différentes - la Yougoslavie en 1990 et la Croatie en 1998 -, été élu meilleur jeune joueur d’Italie 1990 et meilleur joueur du Championnat du Monde Juniors de la FIFA, Chili 1987.

L’histoire ne dit pas ce qu’il est advenu du diplôme de Blazevic, mais elle se poursuit aujourd’hui pour l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football balkanique, installé depuis décembre 2010 sur le banc de l’Etoile Rouge. FIFA.com l’a rencontré et ne l’a pas regretté.

M. Prosinecki, un an et demi après vos débuts, comment vous sentez-vous dans le costume d’entraîneur ?Très bien ! Le métier était nouveau mais je savais où je mettais les pieds. J’ai vécu de grands moments en tant que joueur dans ce club et ça me paraissait la meilleure chose à faire d’essayer de refaire la même chose en tant qu’entraîneur. Cette année, nous avons remporté la Coupe. L’objectif suivant est de remporter le championnat et ramener le club en Ligue des champions. Je peux certainement faire mieux, mais ce n’est déjà pas si mal.

Quel style de jeu essayez-vous de mettre en place ?C’est difficile de se forger un style et décider ‘je veux jouer de telle manière’ si je n’ai pas l’effectif pour. Pour réellement avoir un style et pouvoir l’imposer, il faut avoir des joueurs parmi les meilleurs du monde. Ici, ce n’est "que" le championnat serbe. Nous essayons de jouer en 4-3-3, en pratiquant un football technique qui a toujours été la marque de fabrique du club. Gagner est important, mais gagner en jouant bien l’est encore plus. C’est la philosophie du club et la mienne. Ce n’est pas très original mais tous les entraîneurs qui aspirent à ça essaient de s’inspirer du FC Barcelone. Evidemment, on ne peut pas faire la même chose, car ce qu’ils font est unique. Mais essayer, on peut.

*Quand on s’appelle Robert Prosinecki, a-t-on immédiatement le respect des joueurs ? *Disons que mon nom ne leur est pas complètement inconnu, mais pour la plupart, ils sont jeunes et ne m’ont jamais vu jouer ! (rires) Mon passé en tant que joueur est un certain poids, parce qu’on attend beaucoup de moi, mais ça me donne également beaucoup de motivation pour ramener l’Etoile Rouge au même niveau, au moins sur le plan national, que lorsque j’étais joueur. Mais je me rends compte tous les jours que c’est un métier bien plus exigeant que celui de footballeur. Quand on joue, la pression dure 90 minutes et, qu’on gagne ou qu’on perde, elle retombe jusqu’au coup d’envoi du match suivant. En tant qu’entraîneur, c’est de manière continue. Et qu’on gagne ou qu’on perde, la semaine est aussi difficile, il y a toujours quelque chose à préparer, il faut penser à tout non seulement pour soi-même mais pour 30 joueurs qui doivent connaitre le mieux possible leur adversaire. Un entraîneur passe des nuits blanches pour que ses joueurs puissent dormir tranquilles.

Y a-t-il toujours autant de talent dans le football balkanique, ou votre génération était-elle une exception ?
Le talent est toujours là. Mais le problème n’est pas d’avoir des joueurs de talent. C’est de garder et d’exploiter ces talents. Un joueur de 18 ou 19 ans ne pense plus à l’endroit où il pourra mieux exprimer son talent, mais au club où on l’on paiera mieux ce talent. C’est le problème qu’ont tous les clubs balkaniques qui doivent vendre les joueurs pour survivre. Mais le talent brut existe toujours, en Serbie, en Croatie, en Bosnie. La preuve, c’est que les équipes nationales se qualifient pour les grands tournois.

Dans votre carrière, quel rôle a joué la victoire en Coupe d’Europe des Clubs Champions contre l’Olympique de Marseille en 1991 ?
C’est sans doute le plus beau moment de notre carrière. Non seulement nous avons gagné cette Coupe d’Europe, mais surtout nous l’avons fait avec une équipe de joueurs yougoslaves. Ce ne fut sans doute pas le match le plus agréable à regarder (0:0, 5:4 t.a.b.), mais 20 ans après, qui s’en souvient ? Personne ne me parle de comment j’ai joué ce jour-là, ou me dit que nous nous avons eu de la chance. En revanche, tout le monde sait que nous sommes champions d’Europe. Ça a ouvert les portes de l’étranger aux joueurs yougoslaves. J’ai signé au Real Madrid, Sinisa Mihajlovic, Vladimir Jugovic, Darko  Pancev ou Dejan Savicevic en Italie.

Regrettez-vous que cette équipe n’ait pas joué plus longtemps ensemble ?On ne le savait pas, mais quelques mois plus tard, la guerre allait tout changer, aussi bien dans nos relations que pour le futur qu’aurait dû avoir cette équipe. On n’a pas eu le temps de réaliser ce qu’on venait de vivre et d’en profiter. Si cette équipe avait pu vivre quelques années de plus avec les mêmes joueurs, elle aurait peut-être dominé le football européen. C’est pour cela que j’insiste sur l’importance de la continuité dans un club.

Quand la guerre a débuté en ex-Yougoslavie, comment viviez-vous la situation au quotidien ?
Personnellement, j’ai vécu cette situation de loin. J’étais parti au Real Madrid. Et j’étais jeune, je n’avais que 21 ou 22 ans, je venais d’arriver et j’étais loin des miens. C’était difficile d’en parler autour de moi, sans parler espagnol, et dans un vestiaire entouré de gens qui n’avaient aucune idée de ce qui était en train de se passer. Surtout qu’on n’imaginait pas que ça pouvait prendre de telles proportions. A l’époque, il n’y avait ni Internet, ni portable. Pour avoir des nouvelles de mon pays et de ma famille, il fallait attendre les informations ou un coup de téléphone. Imaginez-vous dans quel état d’esprit on est quand on va s’entraîner ou qu’on dispute un match en sachant que son pays est en guerre. J’essayais de me répéter que j’étais professionnel, que Zagreb n’était pas trop touché et que ma famille était moins menacée. Mais c’était vraiment difficile…

Aujourd’hui, être un entraîneur croate en Serbie, est-ce devenu quelque chose de normal ?Non, toujours pas. Mais beaucoup de temps a passé et les choses se sont améliorées. La Croatie reste mon pays, mais je vis et je suis heureux en Serbie, ce qui était impossible à imaginer il y a encore une dizaine d’années. Le temps et le sport peuvent changer beaucoup de choses. A Belgrade, je suis chez moi. J’ai joué ici, je me suis battu pour l’Etoile Rouge, j’ai gagné la Coupe d’Europe et cela me donne un passeport pour être tranquille. Je suis revenu il y a un an et demi, et je n’ai jamais eu le moindre problème, la moindre réflexion. On m’a fait sentir que j’étais ici chez moi, ce qui m’a donné beaucoup de confiance pour travailler en toute tranquillité. Mais je suis un cas particulier, et c’est sans doute différent en dehors du football.

Au Real Madrid, vous avez perdu deux fois la Liga à la dernière journée, et vous avez été souvent blessé. Réussissez-vous quand même à en garder de bons souvenirs ?(rires) C’est vrai, mais je ne le vois pas comme de la malchance. Quand les choses ne vont pas, il n’y a pas grand-chose à faire ! Certainement, ma carrière aurait pu être meilleure à Madrid, car beaucoup de gens ne retiennent que les titres, mais je suis content de ce que j’y ai fait. Je me suis imposé à une époque où les places de joueurs étrangers étaient limitées, j’ai découvert un autre football et une autre vie, et malgré mes problèmes physiques et ces deux titres perdus, je n’ai jamais senti que je n’avais pas ma place.

Avez-vous le même sentiment sur votre passage au FC Barcelone ?N’importe quel joueur rêve de jouer au Real ou au Barça. Moi, j’ai joué dans les deux ! Et j’en ai gardé de merveilleux souvenirs. Surtout, j’ai l’impression d’y avoir laissé de bons souvenirs. Je ne pense pas qu’il y ait tant de joueurs que ça à avoir porté les deux maillots et avoir laissé une bonne impression dans les deux clubs. Quand je vois aujourd’hui comment je suis accueilli aussi bien à Madrid qu’à Barcelone, je me dis que mon passage n’a pas été complètement raté.

Le Real et le Barça sont deux des meilleures équipes du monde aujourd’hui. Dans quel système le Robert Prosinecki joueur serait-il le plus à l’aise?Le jeu du Barça ces dernières années est tout simplement phénoménal. Ils peuvent perdre quelques matches et ne pas gagner La Liga ni la Ligue des champions, mais ce qu’ils ont réalisé durant cette période est exceptionnel. Lorsque j’étais au Barça, sous les ordres de Johan Cruyff, c’était déjà ce style de jeu donc je pense qu’en tant que joueur, je me sentirais très bien dans le Barça actuel. Mais je suis du Real Madrid ! Et même si j’apprécie la philosophie et le style de jeu barcelonais, je préférerais rejouer pour le Real.

Et sur le banc, de quelle méthode se rapproche plus le Prosinecki entraîneur ? José Mourinho ou Pep Guardiola ?
Mourinho est un très grand entraîneur, et sans aucun doute nous parlons là de l’un des meilleurs du monde. Il n’y a qu’à juger sur les résultats partout où il passe. Il gagne et les joueurs progressent. Mais Guardiola représente davantage l’investissement à long terme, la continuité. Il met l’accent sur ce qu’il était lui-même, un enfant de Barcelone. Dans le style et la vision du métier, je me sens plus proche de Guardiola.

Vous êtes né en Allemagne, vous avez battu le Bayern Munich avec l’Etoile Rouge en 1991 et l’Allemagne avec la Croatie à la Coupe du Monde de la FIFA, France 1998™ ? Est-ce spécial de briller devant son pays de naissance ?Je suis né et j’ai vécu dix ans en Allemagne parce que mes parents y travaillaient, mais je n’ai jamais ressenti de sentiment particulier en jouant contre des équipes allemandes. Mais au niveau du football, il faut se rendre compte de ce que représentent les équipes allemandes pour réaliser les exploits que nous avons accomplis, avec des équipes bien plus modestes. C’est l’Allemagne ! L’équipe qui n’a pas de faiblesse, qui est toujours favorite, qui est toujours au bout de toutes les compétitions. Quand on tombe contre le Bayern en demi-finale ou l’Allemagne en quart de finale d’un tournoi, c’est quasiment mission impossible. Personne n’est favori contre l’Allemagne. C’est comme d’imaginer un petit club gagner contre le Real Madrid ou Barcelone aujourd’hui. Mais nous, nous avons gagné à Munich en demi-finale de la Coupe d’Europe et nous avons battu l’Allemagne en quart de finale de Coupe du Monde.

Justement, après cette victoire contre l’Allemagne, la Croatie s’est inclinée en demi-finale contre la France (1:2). Que vous a-t-il manqué ce jour-là ?
Nous avions la meilleure équipe de l’histoire de la Croatie. Mais si la France a gagné ce match et la Coupe du Monde 1998, la raison est simple : c’était une équipe fantastique ! Mais nous avons eu notre chance. Nous avions tout pour gagner ce match, et soudain, il s’est passé ce qui arrive parfois en football : l’impossible. Combien de buts a marqué Liliam Thuram avant ce match ? Aucun. Combien en a-t-il marqués après ? Plus jamais aucun ! Et ce jour-là, il en marque deux... C’est le football. Mais la Croatie avait une équipe pour gagner la Coupe du Monde, surtout qu’en finale, ce n’était pas un grand Brésil à cette époque. Parfois, il faut un peu de chance, et ce jour-là, elle était dans l’autre camp.

Comme lorsque vous perdez un quart de finale aux tirs au but avec la Yougoslavie contre l’Argentine à Italie 1990…Exactement. Nous avions aussi une grande équipe, qui était capable d’aller au bout, et parfois il faut un tout petit peu plus que le talent pour gagner un match. Ce petit peu, il nous a échappé à chaque fois. J’ai joué dans deux équipes qui auraient pu gagner la Coupe du Monde, mais ce qu’on retient, c’est que je ne l’ai pas gagnée.

Pour conclure, quel joueur prendriez-vous dans votre équipe pour être le Robert Prosinecki d’aujourd’hui ?Quand je vois Lionel Messi aujourd’hui, je ne me souviens pas avoir déjà vu un joueur réaliser ce qu’il fait. Mais le joueur que je choisirais pour mon équipe, celui qui a vraiment quelque chose en plus et qui est capable de faire la différence dans une équipe, c’est Andres Iniesta.

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